par Jonel Juste pour Le National

À chaque séisme, chaque tempête, chaque crise politique, Haïti s’effrite un peu plus, comme une fresque rongée par le temps. Ce ne sont pas seulement les routes qui cèdent, ni les toits qui s’envolent, mais une part de l’âme d’un peuple qui s’éparpille. Et avec elle, ceux qui l’incarnent en mots et en images : écrivains, poètes, romanciers, nouvellistes…. Ils s’en vont, un à un, poussés par l’urgence ou le désespoir, en quête d’un ailleurs respirable, d’un silence propice à la page blanche. Ils fuient, mais emportent avec eux un pays tout entier, lové dans la langue, dans la mémoire, dans les fantômes qu’ils convoquent à chaque phrase. Car même loin, Haïti les suit.
Il faudrait déplier au ralenti ce mouvement de sortie, pour comprendre comment une littérature née dans un espace si contraint cherche à respirer autrement. Il faudrait mesurer ce que signifie continuer à écrire en portant une maison effondrée dans la tête, des visages perdus, des rues devenues impraticables, une langue que l’on doit crier plus fort pour être entendue de l’autre côté de la mer. Ceux qui partent alimentent une constellation de voix diasporiques, qui ne se ressemble pas, qui s’ignore parfois, mais qui finit par composer une carte sensible du pays éclaté. Les témoignages de huit écrivains et poètes rencontrés entre la Floride, le New Jersey, le Québec, la Nouvelle Angleterre et l’Ohio dessinent un portrait de cette littérature qui se réécrit à partir d’ailleurs. Chacun d’eux raconte l’arrachement et la survie, l’obstination et la fatigue, l’invention de nouvelles scènes et la fidélité à une source qui ne tarit pas. Chacun nomme ce qu’il a fallu perdre pour continuer à se tenir debout dans les phrases. Tous confirment que l’exil, quand il devient condition d’existence, finit par se transformer en méthode de création.
Au commencement, il y a souvent un départ qui n’en est pas un, une coexistence entre deux rives qui se traduit par des allers retours de la mémoire. Isaac Volcy s’amuse à renverser la formule attendue. « Je n’ai jamais quitté Haïti ! » dit-il en riant, avant de préciser la topographie réelle de sa vie d’écrivain. Entre ici et là bas, entre Orlando qui déborde de parcs d’attraction et manque de lieux de création littéraire, et Port au Prince qui demeure un centre magnétique. La phrase, légère en apparence, porte un constat grave. « Dans ce pays nord américain, exister coûte la sueur et le sang ! » L’âpreté de la vie quotidienne absorbe les heures, dévore l’attention, éloigne des scènes de lectures qui faisaient jadis vibrer les soirées. Alors il faut déplacer la littérature ailleurs, la faire circuler sur d’autres fréquences. Isaac lit ses textes, enregistre, performe, invente. Il a publié, coédité, monté des spectacles, créé un label de scène qui donne voix à ceux qu’il croise. À défaut d’un grand public captif, il bâtit des auditoires éphémères. « Je ne suis pas du genre à me plaindre. J’invente ce dont j’ai besoin. » Loin des cénacles saturés, cette obstination artisanale devient un modèle de survie.
La Floride d’Isaac et le New Jersey d’Yves Marie Fontin n’ont pas grand chose en commun si ce n’est la nécessité d’inscrire son nom dans une trame sociale qui ne vous attend pas. À Paterson, au milieu d’un carrefour de cultures, Yves Marie dit la patience des premiers mois, l’impression paradoxale d’être plus lu par des inconnus que par sa propre communauté, l’étonnement de voir des livres achetés qui ne seront pas ouverts. Il a réappris la langue de son quotidien en dépassant le simple apprentissage utilitaire. Il refuse de traduire ses poèmes en anglais par principe esthétique. « La traduction tue le texte » dit-il. Conclusion simple et radicale, qui l’oblige à prendre l’anglais de face pour en faire une langue d’écriture sans renoncer au créole et au français. La littérature, pour lui, n’est pas un goût passager mais un souffle. « Écrire est ma passion, mon addiction, ma façon de respirer. » Il dit encore que le New Jersey est devenu à la fois un domicile et un ancrage littéraire, puisque là il rencontre des publics, des poètes, des festivals qui l’adoptent et auxquels il offre en retour la géographie de ses mots.
L’exil n’est jamais pur. Il s’assortit de trajectoires obliques, de virées, d’embranchements inattendus, de pauses et de reprises. Jean Venel Casseus, qui a quitté Haïti en septembre 2019, décrit des États Unis pleins de promesses et de pièges. Promesses de bibliothèques ouvertes, de rencontres possibles, de réseaux plus accessibles. Pièges d’une dispersion intérieure, d’une respiration à réinventer dans une langue qui n’est pas celle de l’enfance. En diaspora, dit-il, la vie littéraire est vivace mais fragmentée, nourrie par des initiatives individuelles plus que par des institutions. Il écrit toujours. Il publie, essais et poésie, refuse la tentation de faire de l’exil un seul thème. L’océan revient souvent. La ville natale se recompose comme une carte affective. Les visages disparus deviennent des silhouettes qui tiennent les paragraphes. « On écrit moins depuis le pays et plus vers lui. » La nuance est essentielle. L’adresse a changé de direction, mais la fidélité demeure.
Darly Renois articule la même fidélité autrement, dans une migration plus récente vers le Canada, qui a encore des airs de transit. Aux États Unis, un compatriote l’avait introduit dans les cercles où l’on parle de livres. À Montréal, la vie littéraire lui apparaît moins bruyante qu’en Haïti, presque souterraine, avec une solitude qui devient matière à écrire. Il confie un ralentissement du rythme, une épuration des textes, une voix devenue plus intérieure. « La distance, l’absence, la mémoire, la perte des repères » composent un cahier de motifs obstinés. Il poste des extraits sur les réseaux, en attendant que les recueils trouvent leur route. Une confiance dans la lenteur traverse ses réponses. Les mots voyagent à leur rythme et finissent par atteindre ceux qui doivent les lire. Cette manière de patienter dans l’écriture, de l’habiter moins pour produire que pour rester vivant, dit l’épreuve du déracinement autant que son possible salut.
Toujours au Canada, il y a le Québec qui apparaît comme un espace où la langue française fournit un milieu d’accueil pour les lettres haïtiennes. Marc Sony Ricot en témoigne avec un enthousiasme lucide. Il rappelle que « le Québec et Haïti entretiennent un lien très fort à travers la littérature » et cite ceux qui l’ont précédé, Émile Ollivier, Anthony Phelps, Georges Anglade, ainsi que les passeurs comme Rodney Saint-Éloi et Frantz Voltaire. Dans ses mots revient aussi une fracture de mémoire : « Il existe une mémoire haïtienne qu’on retrouve ici, au Québec, mais qui reste absente en Haïti. » La Grande Bibliothèque devient pour lui un symbole de cette abondance : « Avec mon passeport, je me suis inscrit gratuitement. Le même jour, j’ai eu accès à vingt livres que je pouvais emprunter. Ici, j’ai trouvé le dernier Trouillot, introuvable chez moi. » Cette richesse ne compense pas l’arrachement. Le pays lui manque, la famille aussi, au point que la solitude prend parfois une épaisseur qui écrase tout. Il continue pourtant d’écrire. Les saisons ont déjà modifié sa syntaxe intime, l’hiver et l’été laissant leur empreinte sur ses phrases. Il avance à découvert, sans drapeau d’école, curieux de tout, lisant hors des lignes tracées. Son ancrage, dit-il, demeure l’humain. Il rêve de publier à la fin de sa vie, puis a envie, le lendemain, de tout livrer tout de suite. Entre les deux, il lit des extraits en public, co-initie des rencontres, répond aux demandes de jeunes auteurs restés au pays. Il rappelle ainsi qu’une diaspora littéraire se tisse aussi de lectures généreuses et de conseils discrets.
La poétesse Cherlie Rivage, elle, est arrivée dans la province francophone canadienne le 1er janvier 2023. Sa date dit l’élan et la rupture. Elle poursuit des études, découvre un espace de réinvention et de nostalgie mêlées. « L’éloignement d’Haïti a parfois ravivé la nostalgie, il m’a surtout offert un espace de réflexion et de réinvention » affirme-t-elle. Les poèmes qu’elle publie trouvent des échos dans les concours universitaires. Elle fonde avec un ami un espace de discussion nommé Mots pour maux, poursuit la poésie en parallèle à la vie contrainte. Elle résume en quelques phrases cette tension féconde entre mémoire et invention : « L’écriture demeure cet acte vital qui tisse des ponts entre mes origines haïtiennes et les réalités de ma vie présente. » Les thèmes du féminin, de l’identité et de la mémoire collective traversent sa voix, que l’étranger ne fait pas taire, bien au contraire. Elle rejoint une association culturelle qui porte des voix haïtiennes. Elle construit une scène numérique où l’urgence se dit autrement.
La Nouvelle Angleterre (New England) de Fred Edson Lafortune met en récit un autre type de trajectoire. Il était venu quelques mois pour une conférence sur la poésie, invité par un professeur à New York, et pour présenter une anthologie. Il devait rentrer en Haïti en février 2010. Le séisme est venu changer la suite, détruisant la maison familiale, l’installant aux USA pour de bon. Le récit tient à la fois du deuil et de la construction. Il apprend l’anglais, travaille, fréquente Providence, Boston, anime des émissions, publie des recueils en créole, en français, en anglais, construit une œuvre qui chemine entre création et recherche, entre ateliers en milieu scolaire et éditions de poésie. Il raconte un doctorat consacré à la polyphonie, au trauma, aux silences, qui répond à ses poèmes où la mémoire demande à respirer. La mort du père a ouvert une autre strate de sa voix. Devenu éditeur, il crée une collection de poésie et publie des auteurs venus de plusieurs horizons, confirmant que la diaspora ne se réduit pas à répéter son origine mais propose des lieux de rencontre tangibles. La Nouvelle Angleterre n’est pas un simple domicile. Elle est devenue un terrain d’écriture et de transmission, un endroit d’où l’on parle à Haïti tout en parlant au monde.
La politique s’invite aussi dans cet éclatement littéraire par la voix du dramaturge et conteur Jean Pierre Jacques Adler. Celui-ci n’hésite pas à nommer une séquence, rappelant que « quitter Haïti, ce n’est jamais seulement changer de géographie ; c’est aussi porter avec soi un territoire intérieur, une mémoire, une langue, une colère parfois, et un émerveillement… » Vivant aujourd’hui à Springfield, Ohio, il indique que le plus grand tremblement n’est pas uniquement celui de 2010, mais aussi « le séisme politique qui a profondément ébranlé les fondations mêmes du pays ». Il dit avoir grandi dans un contexte où les secousses ne venaient pas seulement de la terre, mais d’une succession de gouvernances, de décisions prises à l’aveugle, qui ont ajouté de la ruine aux ruines. Mais sa plume ne se laisse pas enfermer dans ce constat amer. Il insiste sur « la joie, la complexité des existences, la vie qui continue malgré tout », et refuse de réduire Haïti à une chronique de désastres. Ses personnages sont faits de chair et de fragilités. Ils boitent, mais refusent de tomber. Il écrit en créole et en français, comme pour donner deux souffles à une même parole. Son parcours, dit-il, ressemble à une maison que l’on bâtit avec les pierres ramassées sur les routes, sans plan préétabli mais avec une détermination inébranlable. Sa pièce Pye Kasé, « incarne à la fois la fracture et la résistance », affirme-t-il, en donnant voix à des figures qui portent les marques du pays mais avancent malgré tout. Dans sa vision, la diaspora n’est pas une périphérie, ni un simple décor, mais un acteur de plein droit de l’histoire haïtienne, une scène où se rejoue la mémoire et où s’invente un futur possible.
Cette pluralité de cartes ne forme pas une école. On y lit pourtant des motifs communs. D’abord le refus de se résigner à l’invisibilité. Chacun des écrivains rencontrés a construit, avec ses moyens, des scènes où la littérature circule. Ici un spectacle annuel, là une chronique régulière, ailleurs des lectures en bibliothèque, des ateliers dans les écoles, des segments de festival dédiés aux langues maternelles, des émissions et des podcasts. L’institution manque parfois. Le relais communautaire s’use souvent. Il faut alors faire le travail de plusieurs, tenir la plume et le micro, chercher la salle, inviter les pairs, veiller au son et au café. De ce bricolage naît pourtant une constellation de lieux, modestes mais persistants, qui empêchent la langue d’être orpheline.
Vient ensuite le rapport à la langue. Pour Isaac, l’anglais est un outil à apprivoiser et une conquête à mener en parallèle d’une langue créole qu’il continue de porter au centre. Pour Yves Marie, c’est une langue d’écriture à part entière qui s’ajoute au français et au créole, sans traduire les poèmes pour ne pas en trahir l’architecture secrète. Pour Fred Edson, c’est un passage qui élargit l’audience sans amenuiser la musique d’origine. La plupart reconnaissent que les choix linguistiques impliquent des choix de publics, des manières d’être lu, des stratégies d’édition. L’important reste de ne pas rompre le fil qui relie la page aux voix qui l’ont précédée. La diaspora haïtienne, ici, ressemble à une polyphonie au sens fort. On y écrit dans trois langues, parfois dans deux dans le même texte. La traduction devient une passerelle quand elle est pensée comme écriture seconde et non comme simple transfert. Reste à faire respirer cette pluralité dans des catalogues d’éditeurs qui n’aiment pas toujours les mélanges.
Une autre question revient, grave et insistante. Peut-on retourner vivre et écrire au pays? Les réponses sont souvent ajournées. Jean Venel porte la question comme une blessure ouverte. Darly dit qu’il n’a jamais cessé d’y être, même loin. Isaac rappelle sa présence réelle dans les librairies de Port au Prince, même si la ville elle-même se réduit parfois à une prison à ciel ouvert. Yves Marie veut emmener ses enfants en vacances sans craindre la violence, participer à des événements littéraires réguliers. Tous disent l’attachement, la fidélité, le rêve d’un pays à libérer de ses chaînes. Tous écrivent depuis une géographie intérieure qui a la forme d’une île et la texture d’une mémoire partagée.
À ce stade du récit, une objection surgit. Si tant d’écrivains haïtiens vivent et publient loin du pays, que devient la littérature en Haïti même. N’assiste t-on pas à un déplacement irréversible, qui viderait la scène locale de ses forces. La réponse tient en un contre exemple. Des voix majeures sont restées. Lyonel Trouillot continue d’enseigner et d’écrire, Yanick Lahens tient la place qui est la sienne dans l’université et la fiction, Evains Wêche publie et rayonne, d’autres encore inventent des formes en dépit de l’insécurité. Garry Victor, moins visible hors du pays, demeure une référence. La littérature, disait Isaac, est en bonne santé. La politique se décompose. Les arts, eux, persistent. Vue de l’étranger, la production littéraire haïtienne se diversifie, accueille des jeunes, se nourrit de la ville et du monde, dialogue avec les scènes voisines. Elle devient transnationale sans perdre son centre. On peut vivre au Québec, à Boston, à Orlando, au New Jersey, et écrire pour un lecteur de Carrefour ou de Cap Haïtien. La diaspora n’efface pas la source. Elle la prolonge.
Cette extension se joue aussi dans les métiers périphériques du livre. On édite, on organise, on anime, on relie. Fred Edson l’a fait avec la collection de poésie L’Immortel de la maison d’édition JEBCA qui publie des auteurs de plusieurs continents. Yves Marie participe à des festivals et scènes poétiques où il lit ses poèmes en public, dans des événements culturels où le créole et le français résonnent côte à côte. Marc Sony co-initie La Porte du Poète, un espace qu’il présente comme un lieu de lecture et de partage qui contribue à faire circuler la poésie dans la diaspora. Isaac fabrique des scènes pour entendre la poésie autrement. Cherlie Rivage prend part à des concours universitaires dans lesquels ses poèmes, écrits entre mémoire et réinvention, ont été remarqués et distingués. Darly partage des extraits en ligne, non pour se substituer au livre, mais pour que ceux qui n’ont pas accès aux ouvrages entiers puissent tout de même en toucher une part. Jean Venel Casséus mentionne avoir travaillé à la mise en place de bibliothèques numériques comme ayitiliv.com, un projet qui vise à rendre accessibles des textes, notamment haïtiens, dans des contextes où l’accès au livre est limité. De cette économie fragile des initiatives naît un paysage où la littérature se maintient en mouvement.
Reste la question du lecteur. Est-on lu? L’écoute, disent-ils, est différente. En Haïti, l’écho est immédiat. On écrit dans un contexte partagé. En diaspora, l’écho est plus lent, plus diffus, parfois plus vaste aussi. On est lu ailleurs par des personnes qui viennent d’horizons éloignés. Parfois on éprouve l’impression d’être périphérique. Pourtant, chaque message reçu, chaque phrase retenue par un inconnu, conforte l’idée qu’il existe une communauté affective de lecteurs qui se reconnaissent dans ces textes qui recomposent le pays. On croise des lecteurs dans les transports, dans les bibliothèques, dans les églises, dans les festivals. La mère de Marc Sony écoute ses podcasts.. À Paterson, des auditeurs apprécient l’accent d’Yves Marie quand il lit ses poèmes. À Providence, des élèves découvrent le créole comme langue de poésie. Les preuves d’attention, minuscules et déterminantes, forment une géographie secrète de la réception.
Si l’on cherche maintenant ce que ces écrivains écrivent de manière plus précise, on retrouve des thèmes récurrents. La femme et la patrie pour Isaac, qui a fait de ce binôme la charpente de son livre L’arbre oratoire. L’exil comme condition existentielle pour Yves Marie, devenu plus universel sans cesser d’être haïtien. La mer, la ville reconstruite par l’imagination, le voyage forcé et la recomposition de soi pour Jean Venel. L’absence, la mémoire, l’amour mêlé de deuil pour Darly, qui cherche des formes plus dépouillées. L’identité et le féminin pour Cherlie, avec une voix qui prend en charge la mémoire collective sans renoncer à l’intime. Le retour impossible, la mort, la polyphonie et le silence pour Fred Edson, articulés à une réflexion théorique qui nourrit la création. La fracture et la résistance pour Jean Pierre Jacques Adler, qui adosse le théâtre à l’expérience du pays blessé et aux chocs de l’étranger.
De cette traversée, une phrase s’impose. Écrire en diaspora n’est pas se détourner d’Haïti. C’est au contraire trouver des moyens inédits de l’habiter. Les plages, les places publiques, les foires, les rencontres socio littéraires manquent terriblement, dit Isaac. Ce manque devient matière d’écriture. Les odeurs, les sons, la langue créole aux tournures capricieuses alimentent les pages de Jean Venel. Le sel, les rires dans les rues, les amours de la jeunesse affluent chez Darly. La superstition, les rituels, le carnaval, les paysages d’Anse à Veau et de L’Asile irriguent les textes de Fred Edson. Même pour ceux qui ne sont jamais revenus, le pays ne s’est pas retiré. Il s’est installé autrement, comme un corps latent dans la phrase. Écrire devient une manière de tenir ensemble des espaces disjoints.
Ce que la diaspora fabrique, au total, ressemble à une arche. On y embarque des livres, des voix, des souvenirs, des colères dignes, des saisons de neige qui dialoguent avec la chaleur d’enfance, des mots créoles qui se frottent à l’anglais sans s’y dissoudre, des rythmes qui accueillent Miles Davis au bureau de Montréal, des podcasts qui vont jusqu’aux oreilles des mères, des poèmes qui font lever les élèves d’une école du Rhode Island. L’arche ne remplace pas la terre. Elle la transporte. Elle la relie. Elle la raconte à ceux qui ne la connaissent pas, ou qui croient la connaître.
En refermant ces huit trajectoires, une image revient comme un refrain. Celle d’écrivains debout, à la fois ici et là bas, tenant la barre de leurs livres comme on tient un gouvernail par mer incertaine. Ils ne prétendent pas sauver un pays à eux seuls. Ils savent que la littérature n’empêche pas les séismes. Mais ils savent aussi que sans littérature, un pays s’oublie plus vite, perd sa mémoire longue, perd la capacité de se reconnaître dans les visages qui passent. Écrire depuis ailleurs devient alors une manière d’habiter la fidélité. C’est une manière de dire que l’on peut être présent au pays en l’écrivant avec précision, sans l’exotiser, sans l’amoindrir, sans l’instrumentaliser. C’est une manière de rappeler que dans le vacarme des armes et des discours, la phrase qui tient bon devient une forme de résistance.